Focus sur le stress financier des salariés

Point de situation sur le stress financier des salariés. On donne la parole aux RH sur ce nouvel enjeu en entreprise.

Contributors
Joévin Canet
Journaliste
Conseil RH
6 minutes
Sommaire

Longtemps tabou, la gestion du stress financier des salariés devient un point central des enjeux RH, en particulier sous l’effet de l’inflation. Souvent intimement lié à l’emploi, ce stress peut avoir des conséquences graves sur la santé des individus, mais aussi la performance des organisations. Point de situation.

Il existe bien sûr des métiers passion, des métiers que l’on exercerait à n’importe quel prix et pour lesquels on ne compte ni son temps ni son énergie. Mais la vérité est que la plupart des actifs travaillent d’abord pour une raison principale : gagner leur vie.

Bien-être financier vs stress financier : lorsque le travail ne permet plus de vivre sa vie

Or lorsque le travail ne permet plus de vivre correctement, que les fins de mois se compliquent et qu’on ne parvient plus à joindre les deux bouts, alors survient ce qu’on appelle le stress financier. Une situation d’autant plus difficile à vivre que le travail a originellement pour visée de favoriser le bien-être financier.

Le Consumer Financial Protection Bureau (CFPB), une agence gouvernementale américaine, définit ainsi le bien-être financier :

« Un état d’être dans lequel une personne peut pleinement remplir ses obligations financières actuelles, se sentir en sécurité dans sa situation financière future et être capable de faire des choix pour profiter de la vie ».

Le bien-être financier est donc synonyme de sécurité et de liberté de choix. A contrario, lorsque l’on se sent contraint et empêché par l’état de ses finances personnelles, alors le stress financier nous guette. Il gagne évidemment en puissance s’il s’accompagne d’une difficulté réelle à faire face aux imprévus, à épargner et à préparer l’avenir.

Précisons d’emblée que le stress financier n’est pas directement lié au montant du salaire. Il repose plutôt sur un rapport personnel à l’argent et la capacité de chacun à gérer plus ou moins bien son budget. Il suffit d’accumuler les dépenses ou de multiplier les crédits pour se retrouver rapidement dans une mauvaise posture financière. Faute d’une saine gestion de leurs finances personnelles, même de très hauts revenus peuvent ainsi se retrouver régulièrement à découvert. Il demeure que les plus faibles salaires sont évidemment plus susceptibles que les autres d’être confrontés à un stress financier récurrent.

Responsable de plus de 1 200 salariés, Cécile Ferlandin, Directrice des Ressources Humaines de Bleu Libellule, une enseigne du groupe Provalliance qui distribue des produits de coiffure et d’esthétique dans plus de 250 magasins en France, partage ce constat :

« Il existe plusieurs cas de stress financier :

  • Les personnes qui se trouvent systématiquement dans des situations difficiles, du fait de leur mauvaise gestion. Ces profils restent toutefois minoritaires.
  • Les bas salaires et qui sont tout le temps en tension, en particulier s’ils représentent les principaux revenus des familles. 
  • Enfin, le stress généré par l’inflation et l’augmentation du coût de la vie, surtout dans le cas des familles monoparentales. De plus en plus de personnes sont malheureusement dans cette situation. »

Une évolution confirmée par les observateurs internationaux. En 2023, l’édition française d’une étude internationale menée par le cabinet Alight a par exemple montré que le stress financier constitue désormais la seconde source de stress liée à l’emploi. 47 % des personnes interrogées dans le cadre de cette étude s’attendent même à ce que leur situation financière continue de se détériorer.

L’augmentation massive du stress financier

Une autre étude, menée cette fois-ci par l’IFOP en juin 2023 et consacrée aux effets de l’inflation sur la vie des Français révélait que plus d’un Français sur 2 (56 % exactement - soit une hausse de 7 points par rapport à janvier 2023) rencontrait des difficultés à vivre des revenus de son foyer. Bien sûr, les plus nombreux (65 %) à vivre cette situation sont ceux dont les revenus sont inférieurs à 2000 euros net par mois.

De manière générale, toujours selon cette même étude :

  • Plus de 50 % des Français ne disposent pas des ressources nécessaires pour couvrir une dépense imprévue supérieure à 500 euros.
  • 34 % des Français n’arrivent pas toujours à payer à l’heure les charges liées à leur logement (contre 29 % en 2021).
  • 31 % de la population se retrouve avec un reste-à-vivre inférieur à 100 euros à mi-mois.

Entre juin 2022 et juin 2023, presque six Français sur 10 ont ainsi réduit leur budget alimentaire pour des raisons financières, une proportion qui a doublé en une quinzaine d’années. Ils sont également près 75 % à avoir diminué leurs dépenses liées aux loisirs, aux sorties et au restaurant. De son côté, Cécile Ferlandin confirme que « depuis récemment, on observe que certains salariés ne mangent pas à l’heure du déjeuner. Pourtant, nous veillons à rémunérer les collaborateurs au-dessus des minimums légaux et conventionnels».

Ce stress financier croissant est d’autant plus insidieux qu’il imprègne le quotidien et s’immisce dans presque tous les aspects de l’existence. Si certains sont contraints de sauter le repas de midi, d’autres se retrouvent à découvert dès les premiers jours du mois. Lorsque le stress financier imprègne ainsi nos vies, il peut être source d'importants dommages sur la santé physique et mentale. 

Les conséquences du stress financier 

Une autre enquête IFOP, consacrée cette fois au poids de l’endettement sur la vie des Français à l’approche des fêtes de fin d’année, montre qu’une personne sur deux souffre de troubles psychologiques à cause de ses difficultés financières. En plus de cela, le manque d’argent constitue un important facteur d’exclusion sociale : non seulement on restreint ses sorties, mais on hésite également à participer à des activités avec ses amis ou même à les recevoir chez soi.

De manière générale, les effets du stress financier sur la santé sont bien connus :

  • manque de sommeil et anxiété ;
  • risque accru de maladie et de troubles musculosquelettiques ;
  • augmentation également du risque de dépression et de burn-out.

Bien sûr, les conséquences du stress financier sur l’individu pèsent aussi sur les performances des entreprises. Un livre blanc de la Fondation Cresus, organisme qui accompagne les personnes en situation de surendettement, souligne ainsi que les difficultés financières des collaborateurs ont un double effet néfaste sur les organisations : 

  • Un impact majeur sur la QVT (Qualité de Vie au Travail)

Au moins 10 % des collaborateurs consacreraient ainsi plus d’une journée par mois à gérer leurs difficultés financières directement depuis leur lieu de travail.

  • Des pertes sèches pour l’entreprise

La perte de productivité liée au stress financier représenterait entre 9 % et 13 % du total des coûts salariaux d’une entreprise.

Confirmant elle aussi cette évolution, Cécile Ferlandin se fait sans aucun doute le porte-parole de nombreux autres DRH : « Nous sommes  une entreprise où il fait bon travailler, labellisée Great Place To Work. Malgré tout, nous constatons que la performance baisse, sous l’effet d’une moins bonne santé mentale. Or le stress financier impacte clairement la santé mentale et depuis l’arrivée de l’inflation après le Covid, notre taux d’absentéisme et de turnover a augmenté ».

Il arrive ainsi que certains salariés se retrouvent dans une situation financière tellement contrainte qu’ils en viennent à solliciter une rupture conventionnelle uniquement dans l’espoir de toucher une indemnité qui les sortirait momentanément de leurs difficultés. Selon la Fondation Cresus, 72 % des salariés dont le stress financier a augmenté en raison de la pandémie seraient ainsi prêts à quitter leur emploi pour une entreprise offrant une plus grande garantie de bien-être financier.

Les solutions pour combattre le stress financier

Pourtant, des solutions existent. Chez Bleu Libellule par exemple, « nous proposons des prêts à taux zéro aux salariés en difficulté » explique Cécile Ferlandin . « Nous encourageons le dialogue pour libérer la parole autour des questions financières. Nous évitons en revanche d’être trop interventionnistes pour laisser aux collaborateurs le maximum d’autonomie par rapport à la gestion de leur salaire. Ce sont des adultes responsables. C’est précisément pour cette raison que nous avons également mis en place des solutions de versement d’acompte sur salaire comme celle proposée par Rosaly».

Cette autonomie budgétaire repose aussi sur une meilleure éducation financière, « indispensable pour bien gérer son argent » souligne la DRH de Bleu Libellule. Les entreprises ont donc tout intérêt à mettre en place des programmes de formation de ce type. Ils peuvent prendre des formes variées :

  • des séminaires d’éducation financière ;
  • des consultations personnalisées avec des experts pour créer des plans financiers sur-mesure ;
  • des outils digitaux d’aide à la gestion budgétaire ;
  • des programmes d’épargne intégrés.

Au final, 4 leviers d’action prioritaires peuvent être identifiés pour favoriser le bien-être financier des salariés :

  1. Libérer la communication autour du stress financier.
  2. Participer à l’éducation financière.
  3. Aider à la gestion des imprévus financiers.
  4. Contribuer à la stabilité financière dans le temps.

Les RH ne doivent pas redouter de s’emparer de ces questions. « Aujourd’hui, la fonction RH doit faire preuve de beaucoup plus d’empathie » souligne à ce sujet Cécile Ferlandin. « C’est notamment l’une des conditions pour manager les nouvelles générations, qui n’ont pas du tout envie d’être confrontées à un fossé entre ce qu’elles vivent chez elles et ce qu’elles vivent au travail. De ce point de vue, elles nous challengent, car elle sont beaucoup plus décomplexées par rapport aux questions d’argent ». La voie est tracée.

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